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Le vin argentin à la conquête du monde "Le système européen des AOC est le meilleur allié de nos vins." Carlos
Tizio, directeur du Clos de los Siete dans la Vallée de Uco à 100 kilomètres de la ville de Mendoza, est convaincu que la lourdeur des législations du Vieux-Continent permet à l'Argentine
de terminer sa révolution oenologique en toute tranquilité. L'absence d'appellation d'origine contrôlée facilite grandement la vie de cet ingénieur agronome, à la tête du plus gros projet
viticole du pays du tango. A la différence de ses collègues suisses, le vigneron du Nouveau-Monde peut planter ses vignes où il veut sans se référer à un cadastre. Pour élaborer ses vins,
il n'a aucun cahier des charges à respecter. A-t-il besoin d'eau? Il peut irriguer. Le consommateur veut-il des vins boisés et bon marché? Aucun problème, les copeaux de chêne sont là
pour ça. La récolte de l'année contient-elle trop de sucre? Un peu d'acide tartrique et l'équilibre est rétabli. Ici, pas question de terroir ou de travail d'artisan, le vin doit en
priorité plaire au consommateur. Etudier le marché pour fabriquer un produit qui s'y conforme, voilà la philosophie des professionnels locaux. Ruben Ruffo, oenologue chargé de la
recherche pour Familia Zuccardi -une cave à Maipú (à 15 kilomètres de Mendoza) qui exporte dans une cinquantaine de pays dont la Suisse- confirme que son travail consiste à proposer des
nouveautés, mais que la décision finale revient aux commerciaux.
Avec plus de 150'000 bouteilles vendues en Suisse l'an passé, le vin argentin appartient désormais aux classiques que l'on trouve partout. Et ce n'est qu'un début. Huitième exportateur
mondial en 2005, l'Argentine ne semble pas au courant qu'une crise générale affecte la viticulture planétaire. Affichant des taux de croissance proche des 20% annuels, les grandes
bodegas- le mot espagnol pour cave- n'ont aucune intention d'en rester là. Torrontes de Yacochuya, Malbec de Maipú et Cabernet Sauvignon de Mendoza ont perdu de leur caractère exotique.
Ils se retrouvent d'ailleurs plus souvent sur les rayons des supermarchés que dans les celliers des vinothèques. Au grand dam des ténors du vignoble qui veulent prouver que leurs vins
"top" n'ont rien à envier aux plus prestigieux crus mondiaux.
Pour changer l'image de produit agréable et bon marché qui lui colle à l'étiquette, le vin argentin peut compter sur l'appui du capitalisme européen. A cet égard, l'exemple du Clos de los
Siete est révélateur. Depuis 1999, de riches entrepreneurs français et italiens ont injecté plusieurs dizaines de millions de dollars dans cette exploitation. Leur but: transformer 850
hectares de terre sauvage en une bodega capable de vendre ses bouteilles dans le monde entier. La première récolte a eu lieu en 2002. Aujourd'hui, près des deux tiers de la surface totale
sont couverts de vigne, trois caves monumentales ont vu le jour et la production augmente de quinze pourcents tous les ans. Exportant la quasi totalité des vins de la société en Europe,
ainsi qu'en Amérique du Nord, Carlos Tizio symbolise cette Argentine viticole conquérante et ambitieuse. A l'entendre, le quinquagénaire n'a qu'un soucis: se débarrasser des renards qui
déchiquètent les tuyaux d'irrigation pour s'abreuver.
Dans le domaine de la promotion, les caves de la province de Mendoza possèdent dix ans d'avance sur leurs concurrents. Quiconque arrive dans une des régions viticoles ne peut ignorer la
spécialité locale. Du palace au bouis-bouis, tous les hôtels proposent des Wine Tour. Ces excursions menées par un guide servent à éduquer le touriste tout comme le consommateur local.
Chez Familia Zuccardi par exemple, 2006 a vu défiler plus de 40'000 curieux. Le novice y apprend, après une heure de promenade, comment servir le vin, comment le boire -ne pas mélanger
blanc et rouge, ni y mettre glace ou soda- quel prix correspond à quelle qualité et surtout, que l'Argentine produit les meilleurs crus du monde. La dégustation qui termine la balade
rassemble les visiteurs autour d'un repas gargantuesque. Guilleret et repu, le voyageur retourne dans son pays natal converti en ambassadeur des crus argentins.
Carlos Tizio, tout comme ses collègues mendociniens, ne doute désormais de rien. "Il nous a fallu vingt ans pour devenir un grand pays viticole. Dans vingt
ans, nous serons LE grand pays du vin!"
Le Malbec, un immigré devenu roi Son nom, qui signifie 'mauvaise bouche', laisse deviner en quelle estime les
producteurs de bordeaux, sa région natale, le tenaient au Moyen-Age. Importé en Amérique Latine dans le courant du XIXème siècle, ce cépage, presque disparu de France, devient en peu de
temps la variété la plus commune d'Argentine. Lorsque la vague des vins dits du Nouveau-Monde atteint l'Europe, l'originalité du Malbec le propulse sur le devant de la scène. A la
dégustation, il se caractérise par un mélange de notes sucrées avec des arômes poivrés ou épicés. Toujours vinifié en fût de chêne, il acquiert ainsi un côté chaleureux que souligne sa
couleur sombre.
Devenu le porte-drapeau des crus d'Amérique Latine, le Malbec a su convaincre jusqu'à Robert Parker, le gourou américain du vin et rédacteur du Guide Parker qui lui prédit un avenir
grandiose. Son succès international a ammorcé un changement d'attitude de ce côté-ci de l'Atlantique. En Suisse comme ailleurs, des vignerons ont développé une passion pour le plus
argentin des plants bordelais. Leurs essais ont donné des résultats plus que probants en laissant toutefois une question sans réponse: Pourquoi l'avoir affublé d'un nom si
injustifié?
Régions viticoles d'Argentin A la différence des pays viticoles européens, l'Argentine n'applique pas le système de l'Appellation d'Origine
Contrôlée (AOC) qui associe un produit à une zone géographique déterminée Cependant, les bons crus proviennent de trois régions bien délimitées. Au centre, Mendoza se considère comme le
centre de la viticulture nationale. Cette province, d'une étendue trois fois supérieure à celle de la Suisse, regroupe près de 500 caves qui se répartissent dans quatre régions. Les plus
connues, Maipú et Luján de Cuyo, ont déjà acquis un renom certain auprès des consommateurs internationaux. La Vallée de Uco et la Région Sud, moins célèbres, abritent des entreprises plus
jeunes.
A 1000 kilomètres plus au nord, Salta constitue le second pôle viticole du pays. Comprenant quelques hectares concentrés dans les alentours de la ville de Cafayate, cette province ne
parvient à concurrencer Mendoza ni en quantité, ni en qualité.
De l'autre côté du pays, la région de Rio Negro produit depuis quelques années des crus intéressants connus sous l'appellation Vins de Patagonie. Plus légers et plus élégants que leurs
homologues du nord, ils remportent un grand succès à Buenos Aires. Encore peu connu à l'étranger, ils ne tarderont pas à quitter les vinothèques de la capitale pour arriver sur les tables
européennes.
Vignoble argentin et vignoble suisse La superficie du vignoble argentin dépasse les 200'000 hectares, ce qui en fait le huitième pays
viticole au monde. En comparaison, la Suisse compte 18'000 hectares de vignes dont près de 5000 en Valais, le plus grand canton viticole. Exportant moins de 2 pourcents de sa production,
notre pays importe par contre plus de la moitié du vin consommé à l'intérieur de ses frontières. Les fournisseurs traditionnels du marché helvétique sont l'Espagne, la France et l'Italie
suivi des pays dits du Nouveau-Monde (Etats-Unis, Australie, Afrique du Sud, Chili, Nouvelle-Zélande et bien sûr Argentine), ainsi que des voisins allemands et autrichiens.
Poussée par la baisse de la consommation intérieure, l'Argentine s'est transformée depuis les années 1980 en un pays tourné vers le marché international. Plus du 40% de sa production
totale s'envole aujourd'hui vers les Etats-Unis et les pays d'Europe de l'Ouest (Grande-Bretagne, Pays-Bas, Allemagne, Belgique et Suisse). Avec près d'un demi-milliard de dollars (625
millions de francs) provenant de l'exportation, l'industrie viticole argentine constitue l'un des secteurs les plus dynamiques du pays. Porte-étendard du vignoble, le Malbec contribue à
lui seul pour un tiers de ces exportations.
Alexandre Truffer et Virginie Jobé
Cet article est paru dans La Liberté du 15 novembre 2007.
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